La sage-femme d’Auschwitz d’Anna Stuart

by Gwen

Titre : la Sage-femme d’Auschwitz

Auteur : Anna Stuart

Date de sortie : 15 mars 2023

Editeur City Editions

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Comment concilier le pire de l’horreur et le plus beau de la solidarité ? Comment faire naître de l’espoir là où, par définition, tout n’est que désolation ? Comment mêler justesse historique, avec tout ce qu’elle comporte de plus sombre des pages noires de la deuxième guerre mondiale, avec un récit romanesque maîtrisé ?

Ce sont toutes ces questions auxquelles s’est confrontée avec succès Anna Stuart dans son roman la Sage-femme d’Auschwitz.

Ce titre, sorti depuis plus de trois ans, a, je l’avoue, attendu patiemment son heure dans ma liste de lectures possibles. Ceux et celles qui me suivent et me connaissent savent mon degré d’exigence quant aux romans historiques, à plus forte raison sur cette période. J’attendais beaucoup de ce livre et paradoxalement, je craignais tellement d’en être déçue que j’ai temporisé encore et encore. Jusqu’à ce que les dames en or du Cosy Book Club que je viens de rejoindre récemment l’annoncent comme une lecture commune.

Je les remercie de m’avoir poussée à sortir de ma réserve tout autant que je remercie et félicite l’auteure pour ce récit puissant et précieux qu’on devrait recommander largement.

Parmi les points forts de ce roman il y a, bien sûr, sa trame historique, telle qu’on croit la connaître mais qui reste souvent confuse du point de vue de l’humain. Été 39, Ester est une toute jeune infirmière polonaise qui découvre les émois des premiers amours tels qu’on les vit dans son temps, par un sourire échangé, un regard, quelques mots, des retrouvailles presque fortuites et pourtant tellement systématiques sur les marches d’une cathédrale, à l’heure du déjeuner. Là, elle rencontre chaque jour Filip, apprenti tailleur, un jeune homme beau, rassurant, de ceux avec lesquels on envisage construire sa vie.

Même lorsque celle-ci ne tient qu’à un fil. Car l’Histoire précipite le destin des jeunes gens pour grappiller quelques moments aux sombres corbeaux qui déploient leurs ailes inquiétantes au-dessus de leur Pologne natale. Et si l’on rajoute à l’équation qu’Ester et Filip sont juifs, on peut commencer à trembler, que l’on appartienne à la même communauté où qu’on soit « juste » un être humain doté d’humanité.

C’est le cas d’Ana, sage-femme catholique. Ester est l’une des premières enfants qu’elle ait accompagné à la vie, ce qui crée immédiatement un lien fort entre les deux femmes.

Mais ce qui anime surtout Ana et sa famille, c’est de garder les yeux grand-ouverts sur ce qui les entoure : les humiliations contre les Polonais dans leur ensemble et les Juifs en particulier, l’enfermement dans le ghetto, le danger de mort et ces rumeurs persistantes en provenance de l’Est, de ces voyages dont on ne revient jamais. Et ces noms qui reviennent comme les spectres des cauchemars, … Auschwitz … Birkenau … Chelmno.

Birkenau. C’est dans cet antichambre de l’enfer à la porte grande ouverte que l’auteure place une grande partie de son roman. Elle est particulièrement documentée, s’appuie sur des faits historiques réels et avérés qui rendent ce récit encore plus fort.

Aushwitz-Birkenau, lieu du supplice et de la mort de plus d’un million de personnes, est aussi un endroit où, paradoxalement, on a donné la vie. Dans des conditions qui relèvent du miracle, avec une sorte de folie. Pourquoi et comment donner la vie là où la mort est une camarade de chaque instant ?

Pourquoi ? Parce que la vie continue, quoi que les nazis en aient décidé ?

Comment ? Parce que chaque vie mérite d’apparaître, quelle que soit sa durée, ses conditions et la situation.

Cette partie du roman est, sans surprise, d’une puissance folle. À plusieurs reprises, on pourrait se dire que c’est trop, qu’on n’ira pas une page plus loin. Et pourtant … les déportées de Birkenau le savaient bien. Aller un pas plus loin, se lever un matin encore en dépit de la faim, de la souffrance et de l’horreur, se tenir debout un jour de plus, c’était déjà une forme de résistance absolue, la preuve que les barbares, malgré tout leur arsenal de mort, ne disposaient pas de la toute puissance.

Mais que ces pages sont dures ! Qu’elles sont belles, aussi. Au milieu de l’horreur, Anna Stuart sait rendre aussi les instants de solidarité absolue entre ces femmes qui n’ont plus rien mais trouvent encore le moyen de le partager, ces sentiments d’une force et d’une tendresse admirable là où kapos et SS prétendaient tuer toute humanité.

Et puis il y a, chevillé au corps et à l’âme ce besoin absolu de se projeter dans un après aussi illusoire que désespérant lorsque les mois passent et que les alliés semblent tous oublier les routes de Pologne. Pourtant, on garde cette vision d’un après. Le moment où l’on retrouvera un père, un fils, un mari, une sœur, un enfant.

Dans ce roman, les déportées ne se projettent pas sur la vengeance. Inutile de gaspiller des forces vers ce qui est illusoire. Par contre, elles élaborent des projets fous qui paraissent par moments délirants mais qui tiennent l’espoir de ces femmes hors normes comme de la lectrice que je suis.

Du contenu de l’histoire, je ne vous dirai pas grand-chose de plus. J’ai déjà l’impression d’en avoir dévoilé beaucoup.

Par contre je vous dirais pourquoi, à mon sens, il ne faut pas passer à côté.

Parce que le récit, particulièrement bien documenté, fait vivre l’Histoire autrement. On sort des chiffres, des données abstraites, pour plonger au cœur de ce qui importe, l’humain, celui qui souffre, résiste, espère, vit et meurt. Un million de morts, c’est terriblement abstrait. Une Ana, une Ester, une Mala, une Naomi, ça fixe dans la mémoire et aussi dans la conscience des réalités et des vies.

Parce que là où j’attendais des larmes à chaque page -il y en a eu, ne nous voilons pas la face- j’ai aussi trouvé de la tendresse, de la solidarité, des sourires et ce qui rappelle qu’une lueur survit toujours malgré tout.

Parce que les thèmes abordés (le déplacement des Polonais dont les maisons ont été réquisitionnées pour le ghetto, la résistance polonaise, les programmes d’eugénisme des nazis) ne sont pas forcément ceux que l’on traite le plus et que j’ai aimé aborder l’histoire par cet aspect.

Parce que j’ai découvert l’écriture d’Anna Stuart et que j’ai été très sensible à sa narration efficace et aux personnages qu’elle s’attache à décrire pas seulement pour leurs actes mais pour leurs cœurs.

Et parce qu’enfin, aussi étrange que ça puisse paraître, j’ai vu dans ce roman et dans les destins qui lui ont servi de support, des motifs d’espérer. Oui l’époque a été plus loin dans l’horreur qu’on ne pouvait l’imaginer. Oui, la majorité silencieuse a laissé faire par peur, par lâcheté et a donné la main à des êtres abjects. Mais dans ces moments les plus terribles, des sentiments purs, forts et inégalables se sont élevés et c’est cette lueur que je retiens en fermant ce livre, la même qui guidera les protagonistes après la fin de l’histoire contée.

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